Rappelez-vous du son des trains

" Rappelez-vous du son des trains ! " C'est la dernière chose que je me rappelle de mon père. Il avait lancé ça comme ça. Je ne sais plus trop dans quel contexte. J'étais trop jeune pour m'en rappeler ou n'en avions jamais reparlé ensuite à la maison. Tout ce que je sais c'est qu'il l'avait dit puis était sorti de ma vie.

Pour les vacances d'été, Justin et moi avons choisi de partir à la campagne et d'y louer une petite maison dans un coin reculé. Rien de bien impressionnant considérant nos salaires. Une petite bicoque sur le haut d'une colline, près de la mer. Le concierge n'avait pas le temps de nous faire visiter. C'est tout juste s'il nous avait regardé lorsqu'il nous a lancé les clés. Il a pris son argent et nous a souhaité un bon séjour.

En entrant, tout sentait la poussière. Il faisait sombre : les rideaux étaient tirés sur toutes les fenêtres. Il y avait aussi une forte odeur de nourriture. En nous rendant à la cuisine, nous avons réalisé que quelqu'un s'était fait à manger tout récemment. Des oeufs, du bacon. Tout ce qu'il fallait pour un déjeuner de roi.

Bien qu'intrigués, il nous fallut du courage pour ne pas déguerpir et demander un remboursement. N'importe quelle autre maisonnette aurait fait l'affaire à condition de ne pas être habitée par des squatteurs.

En visitant les deux chambres, nous sommes tombés sur un lit de fortune et quelques valises. Dos à nous, mon père regardait par la fenêtre. Il se tourna vers moi et dit : " Désolé d'être parti. Je ne voulais pas vous abandonner ta mère et toi. " J'étais sous le choc. Je ne savais pas quoi lui répondre. Il marcha vers ses affaires et sorti une petite bourse. " C'est tout ce que j'ai. J'essaierai de t'en redonner plus tard " dit-il en me tendant de la monnaie. Quatre pièces d'un dollar et trois pièces de deux. Éberlué, je mis le tout dans mes poches.

Justin et moi avons commencé nos vacances. Nous n'avons jamais vraiment abordé le fait que mon père vivrait maintenant avec nous. Nous lui avons laissé sa chambre. Je dormais dans le salon et Justin gardait l'unique chambre restante.

La vie dans un petit village est bien différente de celle de la banlieue où j'habite et à des années lumières de celles de la grande ville. Tout y est plus lent, plus calme. Les gens se connaissent. Une autonomie s'installe. L'habitude de ne pas toujours avoir tout à portée de main se prend.

Au bout de quatre jours, mon père m'expliqua que le propriétaire de la maisonnette voulait la vendre et que nous allions tous être expulsés. Si mon ami et moi pouvions lui prêter dix mille dollars, il pourrait retarder la vente et nos vacances ne seraient pas écourtées. Justin était furieux et refusait catégoriquement. Je lui ai expliqué que c'était mon père et que j'avais confiance en lui. Que Justin m'aide ou pas, j'allais lui donner l'argent.

J'ai organisé le retrait des fonds nécessaires. Avec l'automatisation des banques, ce n'est plus difficile d'augmenter la limite de retrait par jour momentanément. Mon père pris l'argent et parti rencontrer le propriétaire aussitôt.

Le lendemain, un huissier cognait à la porte. Il nous expliqua que nous devions quitter. Le propriétaire avait décidé de vendre la demeure et nous ne pouvions plus y passer nos vacances. Il est entré. Nous avons discuté dans la cuisinette.

" Vous ne comprenez pas, mon père vit ici. Vous ne pouvez pas l'évacuer comme ça ! "

La colère monta en moi instantanément. Je giflai l'agent de la paix violemment du revers de la main. Il se retourna, les traits tirés par la haine. " Votre père est le propriétaire. C'est lui qui vous met dehors. "

Les larmes me montèrent aux yeux. Je compris tout ce qui s'était passé dans les derniers jours. On s'était joué de moi.

La vision embrouillée par les larmes, je me rendis dans la chambre de mon père en sortant de mon porte-feuille les quelques pièces qu'il m'avait donné quelques jours plus tôt. Je les jetai sur son lit quand je l'entendis crier : " Rappelez vous du son des trains. " Tout devint noir alors que le disjoncteur principal de la maison fut arrêté.

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